NOU KA SONJÉ
La Grève de Février 1974
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Un éclairage tout à fait nouveau sur la grève de février 1974
Février 1974: Deux ou trois choses
pour comprendre le mouvement de grève
Par Joseph POLIUS


L'apres OJ AM s'est, entre autres choses, caractérisé au sein de la jeunesse martiniquaise, par:
- Une forte élévation de la
conscience politique : les groupes de résistance avaient fleuri un peu partout, de Saint-Joseph à
Sainte-Anne, du Gros-Morne au Lamentin, en passant par Fort-de- France; Un besoin, ou plutôt une
urgence à accaparer la parole politique (sitot constitue chaque groupe se dotait d'unjournal) ; - Une supreme allergie à la
répression coloniale (des ripostes de rue s'organisaient en moins de deux heures) ; - Un indéniable surgissement identitaire ;
Et aussi une certitude, que Ie pouvoir colonial français avait peur, très peur de notre marche vers la souveraineté.
C'est dans ce contexte de turbulences et d'affrontements bien réels, qu'en 1970, feu Christian Montlouis-Félicite,Maurice Vénite
et moi-même avons créé Ie Groupe Septembre 1870 (GS70). En hommage bien sûr, aux
héros de la première Révolution Natjonale Martiniquaise.

Un positionnement maoïste

Nous nous Sentions proches des thèses de Mao Tse Toung : de la théorie des Trois Mondes. de Sa méthode de
résolution des contradictions au sein du peuple, de sa tactique d'encerclement des
villes par les campagnes. et surtout de sa stratégie de Révolution Nationale Démocratique et Populaire (RNDP).
Laquelle, posait !'independance nationale comme une étape vers la Société Communiste. Au moyen d'une alliance de classes autour du prolétariat, dans I'optique de réaliser comme Ie disait Lénine « des tâches democratiques ». Notre journal « Martinique Rouge »,
des sa couverture (faucilles, marteau, effigies de grands marxistes) proclamait sans fard, la radicalité de nos convictions.

Le changement de cap

Juillet 1972, nous sortons du soutien àune grève dure et longue, dont les résultats sont médiocres. Cette action achève

de nous convaincre des limites de la résistance urbaine qui est notre quotidien depuis deux ans. Tout Ie GS70 en est convaincu : il faut
une large autocritique, et ensuite refonder nos pratiques à partir d'une nouvelle analyse de la société martiniquaise. Cette phase se conclut par la production d'un document politique d'une vingtaine de pages intitulé : « Le Mot d'ordre de I'étape actuelle ». Ce document passe
en revue les classes sociales dans leur rapport avec Ie pouvoir colonial d'une part,
et dans leurs inter-relations d'autre part. Et fin d'analyse, il pose comme une évidence ce qui allait fonder la nouvelle géographie
politique et opérationnelle du groupe. Les ouvriers agricoles (singulièrement ceux de la banape) constituent la fraction
dirigeante du prolétariat martiniquais. Partieipaient à la réunion de validation de cette option inédite : Maurice et Néphélie Vénite, Alex Ferdinand, Nadiège Noel, Jean-Louis Fonsat, Jean-Pierre Piejos, Mady Leotin, Françoisois Rosaz, Marie Andrée Mencé Raoul Serva, etc ...
Une semaine plus tard un autre document territorialisait Ie combat à mener, dans la commune du Lorrain, sur Ie critère qu'a I'époque, ladite commune, comptait Ie plus grand nombre d'habitations bananières en activité. Sans délai, un camarade est détaché en éclaireur sur ce qui va être notre nouveau site d'activité . Début septembre, il tenait une premiere reunion avec six a sept ouvriers à Seguineau. Ce qu'il rapporte
est hallucinant : les conditions de travail sont d'un autre âge, feodales assurément. Les durées de travail sont fantaisistes, les femmes s'habillent et se déshabillent SouS un bananier, il n'y a aucune toilette sur la plupart des habitations, des produits hyper toxiques (gramoxone, némacure, etc.) les salaires sont de survie Cest Ie banditisme béké triomphant.


Notre presence sur Ie terrain

Compte tenu de la soif d'organisation exprimee par nos interlocuteurs, nous dûmes nous déployer sur la totalité des quartiers du Lorrain, au moyen d'équipes de deux à trois militants. Avec pour mission, de tenir la nuit tombée, des réunions d'information-formation de huit à dix personnes, chez I'habitant. Ces reunions au fil des mois, sont progressivement devenues de purs moments de fraternité et d'échanges. Nous apportions aux ouvriers, notre foi en la classe ouvrière, Ie savoir des livres, la fougue et les belles utopies de nos jeunes années ; eux, nous livraient la densité des mots pesés au milligramme, I'hésitante clarté
des differents silences qui peuvent habiter un homme, I'émoi des saisons quand les lunes s'exaspèrent, I'évidence des proverbes
que les mémoires protègent, bref sans Ie dire, ils nous ouvraient à la silencieuse puissance du pays.
Chacune de ces réunions comportait deux grands volets :
1) La vie sur I'habitation : conditions de
travail, I'hygiene, les taches, les
salaires, etc.
2) L'organisation des travailleurs : Ie
marxisme-Iéninisme, la syndicalisation, Ie
combat des peuples, etc.

Une erreur politique de taille
 
Novembre 1972, happée par la suractivité de terrain, bousculée par des problèmes de communication mal naîtrisée,
la Direction de l'Organisation, crut devoir sortir de la cladestinité. Cette malencontreuse décision fit souffler une tempête sur

nos structures. De profonds soubresauts centrifuges secouèrent I'Organisation. On frôla I'explosion. En effet, nous nous étions vulnérabilisés, et nous trouvions à découvert, à la merci du moindre coup de filet (organigramme, finances, archives). Les dégâts ne furent réparés que par la requisition en catastrophe, d'un camarade, agent de la RATP, qui au moyen de deux mois de congés sans solde vint en
Martinique, procéder aux recrutements de resécurisation. A ce propos, tout militant moyennement formé sait que la première ligne de cloisonnement, commence avec Ie troisieme recrutement horizontal' effectue a partir de la structure publique. Puis Ie cinquième, etc...

Une force de frappe majeure
 

Dès les premières reunions, nous nous sommes trouvés au contact d'hommes et de femmes remarquables, tels les Périe, Cabrimol, Rastocle, Chelim, etc. Cependant, la lutte prit une densité inedite avec la rencontre de Sylvanise. Albert Sylvanise, résidant à Vallon,
salarié de I'habitation Séguineau : une intelligence tellurique, eruptive, intuitivement accordé à son sujet, avec cette capacite rare de comprendre en un rien de temps, la complexité des choses. Forte, sa parole disait la réalité de I'habitation, sa fougue, elle, interpellait les
consciences. Bref, Sylvanise c'était I'homme dans ce qu'il peut avoir de plus authentique, et de plus fécond. Avec en plus, ce sens de la répartie assassine dont plusieurs békés, tels Demeillac, firent I'amère expérience. Sylvanise s'imposa très vite comme Ie leader naturel du mouvement en cours. Dès lors, il nous fut donné de vivre de prodigieux moments. II faut imaginer des reunions, avec d'un côté Raoul Serva,
intellectuel guadeloupéen, professeur de philosophie, une pensée toute en nuance, obstiné à rendre Ie marxisme évident et
de I'autre, Albert Sylvanise, tout en pulsations, un don inné de I'image qui fait mouche et dégrafe I'intelligence. Peu de gens sortaient indemnes de ces rencontres. La pensée de combat devenait, un peu plus chaque jour irrésistible

Le rendez-vous manque avec Alfred Marie-Jeanne

Très tôt au sein de notre Organisation, Alex Ferdinand a milité pour une rencontre avec Alfred Marie-Jeanne afin disait-il de,
« chercher la convergence de nos objectifs », et si possible, acter avec lui, un accord programmatique incluait des
actions communes. Nous étions tous d'avis que I'irruption de Chaben, dans Ie champ politique martinique

, avait changé qualitativement la donne. II ouvrait sans conteste, de nouveaux possibles pour les indépendan- tistes. De plus, un accord avec lui cadrait complètement avec notre stratégie de RNDP.  Toutefois, I'emballement de la milltance de terrain, I'existence oe priorités 
asymétriques, n'ont jamais permis à nos  deux Mouvements de se mettre en dialogue. Je crois que pendant un temps,  Ferdinand en a gardé quelque déception. 

Un beke prolétaire
 
Un soir à Fond Gens Libres, au beau mitan d'une réunion, nous voyons arriver un homme de haute stature, un béké. Notre sang à nous militants ne fit qu'un tour, à I'évidence nous sommes face à  une provocation. Du coup, nous nous  mettons en posture de répondre verbale- 
ment à I'agresseur. Ce que voyant, Ie maître de maison nous dit : « Sé an kanmae rad ! I épi nou ». Devant notre visible incompréhension, il se décide à nous  raconter I'histoire de cet homme peu ordinaire. 
Christian de Pompignan, béké de son  état, est un homme ayant une conception  simple et pragmatique de la vie. II pense que la rvlartinique de 1973 a acquis Ie droit  de transcender les crimes, les humiliastions, les culpabilites, il croit a « I'egalite de  n'importe qui avec n'importe qui ». Plus  important encore, il pense très naïvement  qu'un homme comme lui, béké, peut très  naturellement, au su et au vu de tout Ie 
monde, tomber amoureux d'une martiniquaise de la plus pure ébène, et que toujours au su et au vu de tous, se mettre en ménage avec elle, a Maxime, au milieu de personnes de toutes conditions. Enorme  erreur ! Le Clan aussitôt, Ie somme « d'arrêter cette couilionnade ». II refuse. II est  immédiatement mis au ban de sa communauté. Alors, il décide comme tous ceux  du quartier, comme sa compagne, d'être ouvrier agricole.  « Depuis longtemps, nous avons cessé de Ie voir comme un béké », nous dit un camarade.  Dans les temps qui ont suivi, Christian  de Pompignan a gravi tant de momes avec nous, enjambé tant de ravines à nos côtés que, insensiblement, nous avons, nous aussi, cesse de Ie voir comme un béké. Nous lui avions simplement fait légitime place « dans cette foule immense où  I'homme est un ami ».


L'Assemblée Générale du 25 mars 1973 
 
Début 1973, Ie travail de terrain et la dynamisation en cours, nous amenérent à prévoir une Assemblée Générale à MAXIME pour finaliser les revendications.

Nous attendions pour I'occasion environ  150 participants. La realite contredit totalement ces prévisions.  A 8h30, ce dimanche-Ià, ils etaient 
200, puis 300. A 10h pour Ie début des prises de paroles, on comptait à peu près  400 personnes presentes. La réunion se  déroula dans une complète euphorie.  Nombre d'ouvriers avaient les larmes aux yeux, étonnés de se découvrir si nombreux et aussi déterminés. Avec la mise en forme de la Plateforme de revendicaltion. tions, I'énumération des conditions du succès (unité, cohésion, présence aux reunions, etc.) chacun des présents se savait vivre un moment plus grand que sa per sonne, en tout cas unique et potentiellement fabuleux.



Le 1er Mai 1973 

Après la magnifique AG du quartier  Maxime, la décision fut prise de conférer une signification politique à la fronde en  cours, en ce qu'elle prétigurait une trans formation des rapports de forces dans la  société martiniquaise.  Le 1er Mai proche, allait nous fournir I'opportunité. Ce sont des cars bondés, en  provenance du Lorrain, qui déversèrent à la Maison des Syndicats leurs cargaisons d'ouvriers de la banane, impatients de marteler leurs revendications. Et c'est tout naturellement en tête de cortège, qu'ils  défilèrent ce jour-là, proclamant ainsi, et magistralement, que Ie prolétariat agricole  était de retour, et retrouvait là, Ie leadertres ship perdu en mars 1961.  Colossale mutation sociopolitique !  Le temps nous paraissait venu de tenter  Ie chaînage des différentes zones agricoles coles en ébullition.  Fin 1973, les choses se présentent,  lumineuses, simples : une force s'est  levée, une plateforme revendicative massivement approuvée, des centaines d'ou vriers sont en mouvement ; des dizaines  d'autres ont reçu une formation; nos mili-  tants assurent un armement idéologique
permanent; des militants autres que nous  des frères de combat assurément - sont  à la manoeuvre au Robert et au Marigot ; un peu partout des salaires décents sont  eXigés, en même temps que se multiplient  les refus d'épandage des produits  toxiques. En face, aveugle et arrogante, la sauvagerie béké fait pleuvoir les mises à pied.  Partout les ouvriers ont appris à dire  " Non" à I'inacceptable. Les conditions sont donc réunies pour une confrontation de classes, majeure, historique, sans concession.

Joseph POLIUS

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Février 1974
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La parole ressuscitée
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La parole ressuscitée
de Février 74

25 mars 1973, un militant du Groupe
; Septembre 1870, en partance pour
Maxime, un quartier sur les hauteurs du
Lorrain, a Ie réflexe de meltre dans une
sacoche un vieux magnétophone et
deux cassettes hémiplégiques. Puis,
avec application, il enregistre plus de
trois heures d'Assemblée Générale d'ouvriers
agricoles en colère. S'impriment
alors sur les cassettes, des paroles de
feu et de sang, tout droit sorties du ventre
du Lorrain profond, là où, de tous
temps les hommes ont revendiqué de
vivre debout.
Ces cassettes, après 1974, ont très
peu été utilisées, et ont surtout dormi
trente-quatre ans dans des archives peu
consultées.
A leur exhumation en 2007 les cassettes
s'étaient abandonnées au silence
; définilivement a-t-on craint un
moment. D'autant que les soins éclairés
et successifs de pas moins de quatre ingénieurs
du son ne leur rendaient pas la
voix.Jusqu'au jour où Mano deRadio Caraïbes Martinique, au
moyen d'inénarrables matos, arracha du
néant une heure et demi de paroles rebelles.
Grand merci à Mano !
Au total, une bande audio miraculée,
historique et sans équivalent .
C'est à notre connaissance, Ie seul
document sonore d'avant Ie 14 février
1974 qui existe .•


Edourd Glissant & Joseph Polius au Prix CARBET 2009
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Edourd Glissant & Joseph Polius au Prix CARBET 2009

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