NOU KA SONJÉ
EDOUARD
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Edouard de Lépine
Martiniquais ancien élève du Lycée Schoelcher de Fort-de-France il a retrouvé cet établissement comme professeur d'histoire.

Édouard Delepine

 
Date de naissance : 11 janvier 1932 

Situation amoureuse : Marié 

Opinions politiques : PPM
Religion : Catholique

EDOUARD DE LEPINE : SI LES MARTINIQUAIS

Ce dernier lui transmet l’amour de la mer, d’ailleurs son rêve était bel et bien d’être pêcheur comme lui. Il se souvient également des durs journées de sa mère qui confectionnait des vêtements vendus par les Syriens qui les lui commandaient, tout en s’occupant du jardin caraïbe. Le métier de son bon père comptable à l’usine, pour lequel il ne conserve aucune sympathie, ne l’intéressant guère. Scolarisé à Sainte-Luce, il n’apprécie pas que le maître ne lui accorde qu’un billet de satisfaction, alors qu’il prétendait au tableau d’honneur, il agresse ce dernier avec une conque de lambi. Refusant le « je vous demande pardon » qu’on exigeait de lui, il est mis à la porte et se retrouve au CM2 au François et rencontre monsieur Léotin l’instituteur grâce à qui il peut s’inscrire au Lycée Schoelcher après sa réussite à l’examen des Bourses. Membre de la Jeunesse Communiste, dès juillet 1945, fréquentant le cercle Charles Péguy, de la quatrième jusqu’à la terminale, il aura une vie de militant très active dans une classe surpolitisée et déclamant Césaire. La première fois où il participe à une grande manifestation de rue avec le P.C c’était pour affirmer que les seuls français de la Martinique, étaient les communistes en réaction contre la droite de l’époque qui voulait rendre hommage à Victor Schoelcher.


Vous quittez la Martinique pour les grandes études, parfaitement assimilé et convaincu que vous êtes un français comme les autres. Que reste-t-il de ces convictions une fois confrontées au regard de l’autre ?

Edouard DE LEPINE : En arrivant en France, ma carte d’identité était mouillée, il a donc fallu faire des photos à Marseille, alors je découvre que je suis martiniquais, en tous cas pas un français comme les autres. Avec mes amis nous montons à Paris et arrivons à l’internat. Nous nous faisons bizuter, comme tous les bizuts, pas en tant que nègre, mais nous ignorions cette pratique. Alors, dès le lendemain matin, nous sommes allés acheter des couteaux, décidés à nous défendre parce que nous croyions que c’était du racisme. Très vite cette impression première s’est dissipée et j’ai eu de très bons amis qui par la suite eurent d’excellentes carrières dans la politique, dans le cinéma et autres.
Avec le recul, avez-vous été victime de racisme et avez-vous été séduit par la France ?
Edouard DE LEPINE : Non. Je n’ai pas connu de racisme dans ma période d’étudiant. Ce racisme a commencé après la défaite en Algérie. Oui, j’ai été séduit par la France au point où je regrette toujours de ne pouvoir passé six mois à la Martinique et six mois en France où j’aurai pu fouiner dans les archives. Nous avons également été ébloui par les femmes faciles. A l’époque le Sida n’existait pas, le grand sport était : qui le premier, se ferait une femme entre le Luxembourg et Saint-Michel ?
Fascination de la koukoune blanche ou rattrapage face aux filles de chez nous qui n’étaient pas aussi facile que cela ?
Edouard DE LEPINE : Honnêtement, je n’ai pas réfléchi au problème. J’admire que Fanon l’ait fait, je l’ai d’ailleurs bien connu.

Edouard Glissant dans son ouvrage Tout Monde, signale ce fameux télégramme « vini vit koukoun o piyaj …
Edouard DE LEPINE : C’est Francisco, qui est à l’origine de ce télégramme arrivé de Suède « fanm, fanm, fanm, koukoune o piyaj »

Finalement, puisque vous aimez cette France, pourquoi ne pas choisir une carrière en France ?
Edouard DE LEPINE : En fait, c’est cela la contradiction. Je suis revenu en I956 à cause de la démission de Césaire du P.C avec le but de le défendre, de prendre fait et cause pour lui. Je l’ai vu régulièrement entre le 25 octobre et le 16 novembre 1956, mais le niveau du débat, était invraisemblable. Je vous donne un exemple, dans la lettre de Césaire il y a la phrase suivante : « dans les sociétés rurales comme les nôtres, où la classe ouvrière est infime » etc. Les adversaires de Césaire ont traduit pour le militant : nou infim, nou ké enwé en tyiou » Cela se faisait devant Armand Nicolas, qui savait bien que là n’était pas le sens de la phrase. D’autre part, après la victoire de Césaire, circula un billet d’enterrement sur papier rose et bandeau noir, où on pouvait lire : « de la part des familles Bissol, Lamon, Gratiant et toute la racaille, vous êtes priés d’assister aux obsèques du P.C.F décédé à l’âge de onze ans, la levée du corps aura lieu à la mairie. L’inhumation aura lieu au 32 rue Emile Zola » .

Ce tract m’a beaucoup chagriné, j’en ai pleuré de rage. Cette période était très dure et je suis reparti enragé mais, finalement, Georges Mauvois avait réussi à me convaincre que c’était dans le parti qu’il fallait régler les problèmes, j’y suis donc resté. Trois mois plus tard, à Paris, j’ai porté ce tract à Césaire. Il me demande : « Tu crois que c’est moi qui l’ai écrit ? » Je lui réponds, « non mais tu l’as laissé sortir. » Il conclut en me disant : « Edouard, c’est de la métaphysique, le peuple a décidé » Je ne le revois plus avant 1963, pour l’affaire des tricots. A l’époque au P.C, nous mettions les jeunes dans la rue à la moindre occasion, nous l’avons fait pour l’affaire Marni ou lorsque les troupes américaines sont entrées à Saint-Domingue. Dès que les Américains bougeaient dans le monde, nous allions bomber le Consulat. J’étais à la tête de toutes ces manifestations.

Vous êtes donc de retour à Paris et quelles sont vos occupations ?
Edouard DE LEPINE : Je continue à végéter pendant deux ans en espérant réussir à l’agrégation tout en étant persuadé que en 59 le temps de la révolution était arrivé. Fidel Castro entre à la Havane le 1 janvier 59, je retourne à la Martinique en juillet 59. Je demande au parti de me détacher avec Guy Dufond pour l’organisation de la jeunesse. Je suis resté pratiquement de 1959 à I968 au P.C, et à la direction à partir de 63. De nouveau, je dis mon désaccord avec Moscou, je discute avec Georges et lui rappelle que pour 1956, on a expliqué qu’il y avait le feu que la Hongrie c’était une histoire interne, mais comment expliquer août 68 en Tchécoslovaquie ? Pourtant, je reste au P.C. En mars 71 pour les municipales, les camarades décident de ne pas me donner l’investiture, je passe outre et me présente quand même. Deux mois plus tard, en mai 71, ils m’excluaient du P.C. Je crée alors le G.R.S, avec les jeunes qui me suivent et d’autres venant de Mai 68 français, comme Philippe Pierre Charles et Gilbert Pago. Cela n’a pas été facile, mais nous avons eu notre premier congrès en 73, la base de notre action était l’indépendance et le socialisme. Au congrès de 78, apparaissent des divergences entre le G.RS et moi, notamment en ce qui concerne le programme sur l’indépendance, je quitte ce mouvement et j’entre au P.P.M en septembre 82. En effet, j’estimais qu’Aimé Césaire était le seul capable de rassembler les indépendantistes, les autonomistes et les nationalistes de gauche. Je lui avais dit très naïvement : « nous mettons 2000 personnes dans la rue, toi tu appelles les autonomistes, moi j’appelle les indépendantistes » Il m’a alors répondu : « Edouard, tu seras un homme heureux si tu en mets 200 » Nous faisons effectivement cette manifestation et …nous étions à peine 200. J’ai estimé que le meilleur moyen de transformer le P.P.M. était d’être à l’intérieur, on ne pouvait avoir un si grand parti avec un homme du prestige de Césaire et ne rien faire. On allait voir ce que l’on allait voir. On a vu, c’est le parti qui nous a avalé.

Dans l’intervalle vous avez été maire du Robert, quel souvenir gardez-vous de cette période ?
Edouard DE LEPINE : C’est une expérience extraordinaire. J’ai eu avec moi l’ancien secrétaire général du Lamentin Camille Paviot sans qui, indépendamment de ses problèmes personnels, je n’aurai pas réalisé la moitié de ce que nous avons fait au Robert. J’avais un programme ambitieux : « Mettre le Robert sur les rails du 21ieme siècle » que j’ai présenté, cinq ou six mois avant les élections. Nous voulions construire le Robert sur la mer, autour de la mer. Nous avons manqué de moyens c’est vrai, mais surtout d’encadrement politique.

Votre succès aux municipales est directement lié à la campagne de séduction de Camille Darsières président de la Région à travers vous et la Semair ?
Edouard DE LEPINE : Je ne le crois pas. Je crois plutôt, ce qui ne peut plus se faire aujourd’hui, que ce sont les moyens, dans tous les domaines, que la mairie de Fort-de-France avait mis à ma disposition qui explique le succès. Il y a eu un travail efficace sur le terrain avec des moyens en hommes et en matériel. Et la victoire de 89, est une victoire du P.P.M. Camille Darsières me soutenait mais ce n’était pas évident pour lui, parce je ne suis pas persona grata au P.P.M. Il m’a imposé.

Avec le recul, portant jugement sur vous-mêmes, comment expliquez-vous que l’on n’ait pas été capable de vous fidéliser ou que vous ayez été incapable d’être fidèle ?
Edouard DE LEPINE : Je pense que c’est la conséquence de ma liberté absolue. Je n’ai jamais été à un moment quelconque de ma vie un béni oui oui. Quand je ne suis pas d’accord, je le fais savoir. Sur l’Europe, nous avons eu des désaccords, sur la structuration du parti également. Mais, je reviens à votre ouvrage Cénesthésie et l’urgence d’être, vous militez pour un peuple soudé regardant dans la même direction, mais en 1990 au dixième congrès, je crois, j’ai dit qu’il fallait changer le parti fondamentalement, y compris changer le nom, et je proposais : Parti du Peuple Martiniquais. Apparemment, très peu de gens savent ou savaient au P.P.M que cette proposition, c’était déjà la proposition première de Césaire en I958. C’est lui qui m’a confié cela, mais quelqu’un dans la salle a proposé : Parti Progressiste Martiniquais. Cela sonnait très bien, il a accepté. Mais, encore une fois un parti national, nationaliste, ne peut pas être le parti d’une fraction.contre une autre fraction. Par conséquent, comme vous le dites, le peuple martiniquais c’est tout le monde, y compris les békés. J’ai posé très nettement cette question au congrès.

Oui, mais l’harmonie dans un peuple né dans les conditions que nous savons nécessite des concessions réciproques, vous n’avez pas à première vue, vous particulier, été capable de concessions, cela vous a peut-être coûté votre mairie parce que vous n’avez pas fait un deuxième mandat.
Edouard DE LEPINE : Je ne sais pas qui a avalé plus de couleuvres, mais Césaire m’a dit une fois : « j’ai avalé bien des couleuvres, mais tu en as avalé plus que moi » je pense que j’ai fait beaucoup de concessions. Quant à la deuxième mandature, en 95 j’ai eu beaucoup plus de voix qu’à la première, mais le Conseil d’Etat a annulé les élections de 97 au motif que j’avais commandé un sondage sans respecter les délais légaux. Aux municipales 2001, nous avions des candidats honorables parfaitement en mesure de gagner et je ne me suis pas représenté me contentant de préparer le plan de campagne des camarades qui se présentaient.

Il y a actuellement des jeunes au P.P.M. qui on le même état d’esprit que vous arrivant au P.PM., vouloir changer les choses, notamment Didier Laguerre et Johnny Ajjar, ont-ils plus de chance dans leur volonté de changer le parti ?
Edouard DELEPINE : Ce sont des jeunes qui en veulent. Nous, l’excès d’idéologie ou en tous cas d’intellectualisme, nous tuait. Eux, ils sont enthousiasmés, plein de bonne volonté avec une grande capacité de travail, admirables de dévouement, mais l’inculture les tue, parce qu’ils découvrent les choses et perdent du temps. Je crois aussi qu’ils peuvent très rapidement faire des progrès s’ils se donnent un minimum de discipline.


LES AFFAIRES

Pendant votre mandature, vous avez été inquiété par la justice. Quels sont les faits et quel sentiment vous laisse cet épisode de votre vie publique ?
Edouard DELEPINE : Cela me donne envie de dégueuler, pendant longtemps je n’arrivais pas à en parler. On m’a accusé d’être en combine avec Bio métal et d’avoir vendu en surévaluant un terrain que j’avais, à mon ami Petit Jean Roger et qu’il m’avait offert une maison. Dans cette même période, un ami médecin m’avait alors que ma femme était très malade m’avait dit : « Edouard, la seule engueulade que j’ai assisté entre vous c’était en 74 et le propos était la construction d’une maison, de votre maison »
C’était vrai. J’avais écrit un texte pour le GR.S : construire le parti ou construire une maison. J’avais conclu, moi je construis le parti. Ma femme avait trouvé cela … (la voix se casse, les larmes apparaissent).
D’autant que peu de temps auparavant on s’était retrouvé tous les deux, chez une nièce à Aix où j’allais souvent pour consulter les archives. Ma femme, sans que cela soit un reproche m’avait dit « Barbara ni an kay epi nou, nou pani kaye » Mon ami médecin avait conclu en disant : « peut-être que si Florette pouvait avoir sa maison cela aurait un effet bénéfique sur son état » Je décide donc de construire. Je pensais le faire à l’Anse à l’âne, mais, maire du Robert, je trouvais gênant d’aller habiter aux Trois Ilets, je décide donc de vendre ce terrain, j’en parle à Bernard Petit Jean Roger. Comme un défi, il me dit : « Si tu le vends même un millions de francs, j’achète. » En effet, il voyait-là, possibilité de construire un hôtel .Nous avons donc fait un échange, le terrain de l’Anse à l’âne contre celui du Robert où il a construit cette maison en bois où nous sommes aujourd’hui. Cela avec un impératif, parce que le médecin m’avait annoncé que ma femme atteinte d’un cancer n’en n’avait pas pour longtemps. La maison devait être terminée rapidement. Bernard a accepté le défi parce qu’il avait une méthode de construction rapide. Cela s’est passé sans aucune difficulté technique. Jamais je n’ai vu des employés travailler aussi rapidement. Pourtant, il y avait Noël, le jour de l’an, le carnaval, ils m’ont livré la maison le 25 mars. Or, ma femme est morte le 24. (Silence, pleurs)
C’est dans ces conditions que cette maison a été construite.

Mais quel était le reproche précis de la justice et la conclusion du procès ?
Edouard DELEPINE : D’avoir des combines avec Petit Jean Roger en lui vendant un terrain surévalué et lui m’aurait construit gratuitement une maison. En tant que maire, je me serai donc rendu coupable du délit de favoritisme. Je n’ai jamais été entendu par le juge d’instruction et le procureur m’a présenté des excuses au début du procès. J’ai été condamné à une amende de soixante dix mille francs. En fait, en tant que maire j’ai vendu un terrain à Petit Jean Roger que la mairie avait acheté 2 francs 43, je l’ai revendu 250 francs à Bio-métal, 83 fois plus cher. Je l’ai vendu au prix du terrain qui était en face et qui appartenait à la Semair. Moi, je pense que contrairement aux apparences c’est plus Bernard petit jean Roger que l’on voulait atteindre, les rivalités entre békés sont beaucoup plus importantes que l’on ne le croit.

La politique semble vous avoir bouffé, vous avez des regrets ?
Edouard DELEPINE : Oui et non. Je ne suis pas encore assez vieux pour regretter quoique ce soit. Et puis, non. J’ai eu une vie politique bien remplie, de I945 à 2003 à peu près, je n’ai pas arrêté.

Comment l’historien voit-il le futur de la Martinique ?
Edouard DELEPINE : C’est très difficile à dire. La Martinique sera indépendante à un moment où un autre, je ne le lui souhaite pas, pour l’instant en tout cas. Je crois que l’on arrivera à un accord avec le gouvernement français qui assurera le respect de la Martinique et de son identité. En fait, si les Martiniquais voulaient l’indépendance demain, il l’aurait. J’en suis persuadé, cela quel que soit le président.

Propos receuillis par Martinique Editions


EDOUARD DE LEPINE
MANO RADIO CARAÏBES
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INVITE: EDUARD DE LEPINE
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