L'enfant du Bas-Calvaire s'en est allé sur la pointe des pieds
Adams KWATEH-France-Antilles Martinique25.02.2012
Gabriel Henry avait vu le jour le 14 avril 1909 au Lorrain, mais c'est à Fort-de-France que cet homme de forte conviction politique et d'une grande générosité intellectuelle avait grandi.
Il a rendu un dernier souffle dans une maison de retraite, à Toulon, au milieu de ses entants et sur cette terre où il avait vécu plus que quarante ans comme professeur d'anglais. Un métier qu'il avait débuté en 1932 en Martinique en parallèle à son militantisme politique, dès premières heures de la naissance du mouvement socialiste jusqu'à la création du Parti communiste français. Sans oublier, son « compagnonnage politique » avec Aimé Césaire avec qui il était lié d'une grande affection. « Yael » , comme l'appellaient ses amis d'enfance, a traversé le siècle dernier en l'imprimant du sceau de pédagogue car parallèlement à l'enseignement de l'anglais, il était féru d'histoire. II avait transmis cette passion à fun des élèves Armand Nicolas, en lui parlant dès 1949 de la révolte des esclaves qui avait abouti à l'abolition de l'esclavage de 1848. « Le 22 mai 1848, c'est notre 14 juillet » , comparaissait Gabriel Henry. Et pour cause : cette découverte redonnait aux esclaves leur part de lutte contre le système répressif. Car jusque-là, seul le nom de Victor Schoelcher était cité comme le père de l'abolition de l'esclavage.
Dans sa jeunesse, il avait une autre passion : le football. Une passion qu'il partageait avec son coéquipier Omer, l'aîné d'Aimé Césaire. La troisième mi-temps de leur victoire se déroulait chez les Césaire à la rue Antoine Siger ou à la Maison des Sports situé sur la place de la Savane.
Tel était cet homme issu d'une modeste famille de sept enfants élevé au Bas-Calvaire. Animé de justice sociale, il avait fondé le cercle d'éducation ouvrière en 1937 pour donner des cours du soir aux illettrés. Comme bien d'autres, il avait été mobilisé pour la Seconde guerre mondiale et, dès la Libération, il avait retrouvé son poste d'enseignant. Il avait entrepris de réactiver son engagement politique débuté avec le meurtre d'André Aliker en 1934. Le journaliste de Justice avait défendu la cause de Gabriel Henry dans les colonnes de son journal, car pour une raison obscure, l'administration n'avait pas renouvelé le contrat du professeur d'anglais qui était soutien de famille. A la découverte de son corps à Fonds-Bourlet (Case-Pilote), Gabriel Henry avait le premier à se rendre sur les lieux
« JE NE SUIS Nl AUTONOMISTE, Nl ASSIMILATIONNISTE »
Il avait fait partie de la première équipe au conseil municipal présidé par Aimé Césaire en 1945. Il détenait la commission chargée de la dénomination des rues à Fort-de-France. La première voie qu'il avait baptisée était la rue Capitaine Pierre Rose, du nom du jeune Martiniquais assassiné par les Nazis en 1944. L'expérience politique de Gabriel Henry s'était arrêtée en 1957 avec d'une part le départ de Césaire du PCF un an plutôt, et d'autre part avec la création du Parti communiste martiniquais. Il soutenait Césaire pour son anti-stalinisme mais il se démarquait de toute idée d'autonomie avec la France. « Je ne suis ni autonomiste, ni assimilationniste » .
En 1957, il s'installe à Toulon avec toute sa famille, tout en gardant le cordon ombilical fortement attaché à son pays.
Il reviendra régulièrement sur sa terre natale sur laquelle il pensait s'être définitivement fixé au début des années 2000. Le décès de son épouse, en décembre 2007, va l'isoler de plus en plus au Vauclin où il résidait. En 2008, il avait alors décidé de se rapprocher de ses enfants, à Toulon. Le jour de son départ, il y avait autour de lui sa femme de ménage et l'un de ses neveux et, au moment de quitter son île, il avait baissé longuement la tête, puis s'était redressé. Le vieil homme, qui ne voyait presque plus, avait alors laissé perler quelques larmes... C'était son adieu à la Martinique.
- Le sens qu'il en donne est qu'il ne faut pas se contenter d'être I'égal des autres, mais il faut toujours tenter de les dépasser
« Tiré chik ba nèg, i ka mandé-w kous kouri »
- REPÈRES
Né le 14 avril 1909 au Lorrain
26 avril 1917, ses parents aménagent à Fort-de-France.
1932 : Titulaire de la licence d'anglais à Toulouse.
1934 : Assassinat de son ami André Aliker.
En 1935, il participe à la création du Front commun avec Georges Gratiant, Victor Lamon.
1945 : Il est élu conseiller municipal de Fort-de-France.
1947 : Donne une conférence à Macouba sur la révolte des esclavages de 1848.
1950 : Il prend la parole devant 3000 personnes sur la Place de la Savane.
1957 : S'oppose à al création du Parti communiste martiniquais.
1958 : Il demande sa mutation en France.
1980 : il revient pour la première fois en Martinique.
2001 : Il s'installe définitivement en Martinique.
2007 : Décès de son épouse Marie-Thérèse née Baudin
2008 : Retour en France.
- Il a écrit...
« Comment m'était-il arrivé de me donner à fond dans l'action politique ?
Par un tournant qui a joué un grand rôle dans ma vie. La mort d'André Aliker odieusement assassiné.
Dans les années 1932-1933, je pensais surtout à m'amuser. Le sport est ses prolongements de bringue et de fête était ma grande passion. Dès octobre 1931, professeur intérimaire, je versais chaque mois ma cotisation pour la parution de Justice, mais je n'étais comme disent les Anglais qu'un « sleeping-partener » et je n'assistais pas souvent aux réunions du groupe Jean Jaurès auquel mon père avait appartenu.
A partir de 1934, jour de l'assassinat d'André Aliker, tout bascula... De ce jour-là, je ne me contentai plus plus d'une simple d'une simple adhésion au groupe Front commun qu'animaient mes amis de classe depuis la sixième... Ce fut pour moi l'occasion de faire mes débuts d'orateur public sur la place des Charbonniers aux Terres-Sainville mise à notre disposition (...) »
- Extrait de « La Marmaille du Bas-Calvaire » par Gabriel Henry, page 129, Editions Ibis Rouge, 2001.
- Parti à 103 ans
Le dernier témoin de la naissance du communisme en Martinique, est décédé jeudi à 103 ans à Toulon. Il sera incinéré mardi 28 février, loin de sa Martinique qu'il a quittée en décembre 2008 pour se rapprocher de ses enfants.
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